Frankenweenie est l'un des nombreux maillons dans la tradition qui illustre au cinéma le mythe créé par Mary Shelley. Il sera suivi par le long-métrage de Kenneth Branagh qui revient au plus près de la source littéraire du mythe, s'émancipant comme il peut des films de Whale. Tim Burton assume au contraire complètement l'héritage des images de ces classiques. Il redonne à son héros le prénom du roman, lui fournit une motivation solide, mais change tout le reste. L'histoire tient en une phrase : un enfant perd accidentellement son chien, il est abattu par cette perte mais va tenter de le faire revivre. On pourrait craindre que l'accumulation des références rende le film impersonnel, mais c'est là que le talent de Tim Burton fait la différence : avec une histoire bien à lui et des motivations sans rapport avec celles de Mary Shelley et James Whale, Tim Burton parvient à créer une ½uvre personnelle sur un canevas ressassé. Il s'est approprié ces ambiances inquiétantes au cours de son enfance et il filme, devenu adulte, des images qui parlent à la mémoire de chacun. Il ne cherche pas à recréer certaines scènes du film original mais filme ce qu'il a en tête. Il se trouve que ces images font partie d'un patrimoine largement partagé par le plus grand nombre. De plus, l'adaptation de l'histoire à l'échelle d'un enfant replonge le spectateur dans sa sensibilité primaire.
Si le ton général reste à la comédie, les scènes du film installent des ambiances très différentes : on commence par l'ennui d'une banlieue californienne à l'architecture répétitive, où la principale activité consiste à arroser son gazon à l'ombre des palmiers tout en vérifiant que le voisin rentre bien à l'heure de son travail - n'y verra-t-on pas la même ambition voyeuriste chez les protagonistes d'Edward aux mains d'argent ? On enchaîne avec une réunion entre voisins où on présente les films amateurs du petit, digne héritié d'Ed Wood ou du jeune Tim Burton, tout cela dans une ambiance qui laissent aussi planer un vague ennui. Il y a beaucoup de raisons de sourire et même de burlesque lorsque le chien Sparky (qui veut dire petite étincelle en anglais) effraie tout le voisinage avec des moyens déjà vus dans le petit film amateur de Victor, ou lorsque la présentation du « monstre » tourne à la catastrophe comme dans un film de Mack Sennett.
Mais les ambiances les plus travaillées et qui engendrent les plans mémorables sont celles tirées des scènes de genre : l'exhumation dans le cimetière, la nuit d'orage et l'expérience qui se produit dans le pseudo labo et la scène du moulin à vent. Ce sont les trois séquences emblématiques du film de Whale, si l'on excepte les plans de la créature incarnée par Boris Karloff. L'arrivée de ces scènes sur l'écran provoque une forte réaction de déjà-vu (comme disent les américains) et les décalages désamorcent le drame qui se joue, mise à part la séquence du moulin qui ménage ses effets de façon plus angoissante, avant un ultime clin d'½il. Les décalages résultent de la subtile rencontre entre l'univers de l'enfant et celui des films d'horreur. Le cimetière est réservé aux animaux, il est logique que les pierres tombales rappellent les occupants des tombes : les chiens sont, par exemple, surplombés par des croix formées par deux biscuits en forme d'os entrecroisés. Un adulte verra cela au mieux comme un enfantillage, au pire comme un blasphème : mais n'est-ce pas le regard de l'enfant qui sommeille au fond du spectateur qui est sollicité ? L'enfant voit le savant comme un être étrange qui manie des outils improbables et parle une langue caballistiques : alors Victor se transforme en chercheur chevronné en se plongeant (victorieusement) dans des tas de livres plus épais les uns que les autres, retourne la maison et c'est l'agencement inhabituel des objets usuels qui crée la machine infernale qui devrait ranimer Sparky. Il y a la guirlande de Noël, comme si le Père Noël (ou Jack ?) allait intercéder comme un ultime cadeau avant l'heure, le grille pain fait office de mini-chaudron de sorcière, les arcs électriques courrent entre les boîtes de conserve, l'horloge, qui a tant de mal à tourner à l'école, est devenue une roue de la fortune de fête foraine et une planche à repasser sert de table à dissection. De même, la Californie manque de moulin à vents, alors c'est dans celui qui sert de décor pour un mini-golf que se réfugient Sparky et Victor. Ce jeu, accessible à tous, est souvent associé à de bons souvenirs et sa nouvelle fonction dramatique jette le trouble. La encore, il faut voir la scène avec les yeux de l'enfant qu'on a été pour en saisir la portée et ne pas s'arréter au premier regard si facilement condescendant de l'adulte.
La gravité du propos initial ne se délaye donc jamais entièrement dans le sourire. Il n'y a pas de méchant, chacun finit par révéler sa générosité mais on peut difficilement oublier la scène de foule haineuse qui se prépare au lynchage. Les détails qui grincent ne peuvent totalement être occultés par le happy-end. Tim Burton n'en a pas fini de régler ses comptes. Un long métrage l'attend.